La grande ville plante carnivore

La « grande ville », plante carnivore ; La cité, lieu d’intégration

Ai-je plus de chance de trouver ma place dans une localité de quinze mille habitants, ou dans une agglomération de cinq cent mille, un million, dix millions d’âmes ? La multiplication des êtres promet la multiplication des possibilités.

La grande ville où se déroule le roman est anonyme. Cela peut être Paris, Lyon, Saint-Etienne, Lille… Au lecteur de faire son choix. Ou de ne pas le faire.

Quand j’ai entamé la rédaction du roman, Lyon, où je réside, se métamorphosait. La disparition progressive des industries en ville avait suscité d’immenses friches. Comme partout, beaucoup de vieux immeubles d’habitation  furent rasés. Un gigantesque chantier colonisait ces espaces déblayés par la modernité. Dans le 7ème arrondissement, ils franchissaient le périphérique, et il était encore difficile de distinguer la banlieue de Lyon. Je les savais condamnés à disparaître, et j’ai voulu dire la victoire des herbes folles, la survivance des usines vétustes, les graffitis sur les façades friables, et les voies de chemins de fer, dépouillées, offertes au regard, avant qu’on ne les dissimule derrière les murs anti-bruit… Mais Lyon ne détient pas le monopole de cette triste poésie.

Pour le personnage d’Alan, cette ville sans nom est un intermédiaire. Lui, il veut émigrer. Il n’a pas trouvé sa place dans la petite ville ligérienne dont il est originaire – il n’a pas trouvé la place qu’il souhaite. Il va dans la grande ville pour rassembler assez d’argent en vue de son départ au Canada.

La grande ville, qu’elle soit nord-américaine ou française, c’est la Cité. Toute histoire humaine est celle de l’intégration du sujet à la Cité.

On croit souvent que la délinquance, l’économie souterraine en général, est une anti-intégration. Que c’est faux ! La délinquance est une voie d’intégration comme une autre. Elle a son économie, ses règles, ses lois, son infra et sa superstructure. Le monde de l’ombre est avant tout monde. La société des caniveaux est avant tout société.

De même pour l’underground, les contre-cultures et sous-cultures. Là aussi, il y a, ironie du sort, société.

Alan est d’un conformisme épatant. Il cherche sa place. Rien d’autre. Sauf qu’il maîtrise mal les codes des sociétés où il souhaite s’intégrer. Il ne se situe pas dans les conditions objectives nécessaires à la réussite. Car, partout, s’ensuit l’écrémage. Trop d’appelés, peu d’élus. La sélection s’opère.

Selon moi, un roman noir est la narration de l’échec d’une intégration. Sans échec, j’écris un roman initiatique.

Et quelle que soit la sphère que l’on souhaite pénétrer, la grande ville reste le lieu d’intégration par excellence.

Sophie Di Ricci

Lire la réponse de Marcelo Lujan, auteur de La Mala Espera