Entretien avec l’auteur
La grande ville, plante carnivore ; La cité, lieu d’intégration.
Ai-je plus de chance de trouver ma place dans une localité de quinze mille habitants, ou dans une agglomération de cinq cent mille, un million, dix millions d’âmes ? La multiplication des êtres promet la multiplication des possibilités.
La grande ville où se déroule le roman est anonyme. Cela peut être Paris, Lyon, Saint-Etienne, Lille… Au lecteur de faire son choix. Ou de ne pas le faire.
Quand j’ai entamé la rédaction du roman, Lyon, où je réside, se métamorphosait. La disparition progressive des industries en ville avait suscité d’immenses friches. Comme partout, beaucoup de vieux immeubles d’habitation furent rasés. Un gigantesque chantier colonisait ces espaces déblayés par la modernité. Dans le 7ème arrondissement, ils franchissaient le périphérique, et il était encore difficile de distinguer la banlieue de Lyon. Je les savais condamnés à disparaître, et j’ai voulu dire la victoire des herbes folles, la survivance des usines vétustes, les graffitis sur les façades friables, et les voies de chemins de fer, dépouillées, offertes au regard, avant qu’on ne les dissimule derrière les murs anti-bruit… Mais Lyon ne détient pas le monopole de cette triste poésie.
Pour le personnage d’Alan, cette ville sans nom est un intermédiaire. Lui, il veut émigrer. Il n’a pas trouvé sa place dans la petite ville ligérienne dont il est originaire – il n’a pas trouvé la place qu’il souhaite. Il va dans la grande ville pour rassembler assez d’argent en vue de son départ au Canada.
La construction cinématographique du roman
Avant toute chose, je n’ai jamais appris à écrire un scénario, ni un livre. Je n’ai jamais étudié l’art du cinéma, ni la littérature. Mon opinion sera celle d’une profane.
Pourquoi ai-je l’impression d’avoir été plus influencée par le cinéma que par la littérature ? Probablement pour me protéger. Si je m’inspire d’un écrivain, je verse dans la tentation du plagiat. En m’inspirant d’un film, j’ai le champ libre. Je peux piller. J’inventerai forcément un nouveau langage, puisque je change de forme, de médium.
Mais je ne renie pas toute influence littéraire. Je suis convaincue qu’un auteur est influencé par ses lectures, bonnes ou mauvaises, de façon consciente ou inconsciente.
J’ai aussi voulu écrire un livre lisible par le maximum de personnes. En me consacrant davantage au dialogue, en préférant l’action à l’introspection, j’allais probablement dans ce sens. Mais ce sont des constats que je tire avec le recul… Quand j’écris, je ne me pose pas de questions. Je dis ce que j’ai à dire. Point à la ligne.
Le thème de la revanche
(Attention spoiler!)
La vengeance d’Hibou, c’est la seule chose qu’il est capable de faire. C’est sa grande œuvre d’art. Il a raté le coche avec Alan. L’enfant – l’adolescent, le jeune – est un élément qu’il ne peut pas gérer. En écrivant le roman, je me suis demandée si Hibou n’était pas soulagé, quelque part, d’avoir à se venger. S’introduit alors la seule partie de son existence où il va réussir « à faire ». Il conçoit, il prépare, il organise, il exécute. Du moins le croit-il.
Chacun interprètera à sa façon s’il accomplit, ou pas, sa vengeance. Quoi qu’il en soit, elle ne lui apporte rien. La construction et la réalisation lui sont impossibles : c’est le drame de ce personnage. Des lecteurs m’ont dit que la fin du roman était belle et crépusculaire. J’ai été surprise. A mon avis, la situation d’Hibou, au terme de ses efforts, est risible. Il réalise la vacuité de son entreprise. Il est toujours seul, dans sa voiture, et Alan n’est pas à ses côtés. Il n’y a absolument rien de glorifiant, de valorisant, de noble ou de beau, dans ce constat. On partirait presque d’un grand éclat de rire… moqueur.
Il a perdu sa course pour extirper le beau des racines du mal. Le « besoin de l’infini » reste inassouvi, encore une fois. Lui aussi échoue dans sa tentative d’intégration qui, elle, est morale.
Lire les réponses de Marcelo Lujan, auteur de La Mala Espera