Chronique de Sophie Di Ricci

L’intraduisible titre du roman chuchote au lecteur : tu ne m’auras pas aussi facilement. Mala Espera, mauvaise attente, mauvaise promesse. Un serment qui coûte cher. Pernicieux. Mais il y a la lumière du espera, que les Français ressentiront. Un espoir, donc. Qui fait mal.

J’ai rarement lu un livre semblable à la Mala espera.

Aussitôt, l’auteur amène le lecteur dans l’économie souterraine que côtoie son héros, Nene, immigré argentin sans-papier dans un Madrid qui refroidira les amateurs d’exotisme ibérique. Le ciel y est couvert, la pluie menace. Les lieux sont souterrains, les personnages cloîtrés, dans des espaces que l’on imagine exigus, sombres, hostiles, rances. Un bar miteux. Un appartement sans âme. Les couloirs du métro. Une clinique où l’on ne voudrait jamais se réveiller, après un accident.

Là-dedans fourmillent trafiquants, figures locales, proxénètes, paumés, bras armés, petits soldats. On devine les ordres tacites, les relations hiérarchiques omniprésentes mais tues, car évidentes, la survie, et son revers, la mort. Pas de commisération, ni de stéréotypes. Nene n’est pas un martyr. Nene est un clandestin. Point à la ligne. On le suit dans ses courses. Va chercher la coke, transporte la coke, tais-toi, surveille, file ce mec, rends-toi ici, rencontre machin. Voilà ce que tu dois faire. Ce que tu ne dois pas faire, inutile de le dire, tu le sais très bien.

La Mala Espera est le roman du non-dit.

L’histoire s’y construit de façon doucereuse. D’ailleurs, les dialogues y sont rares. Les personnages s’expriment dans des phrases lapidaires, souvent dénuées d’argot et de jurons. On ne s’insulte pas. On se parle très peu. Tout semble transmis à mots couverts. Le plus long dialogue du roman se déroule… sur internet, sur un forum de discussion. Et là encore, l’intrigue est annoncée par une devinette. Une devinette mesquine, lâche et idiote. Une devinette qui n’est pas faite pour être comprise.

Doucereuse.

Puis, contre toute attente, explose le non-dit. Le retour du refoulé. En pleine gueule. Par les gestes – violents – les mots, le message, détonnent. Nene se retrouve dans la merde. Profondément dans la merde. Les déguisements, les atours, s’évaporent. Les coups pleuvent et le goût du sang s’installe dans la bouche. Pour longtemps.

Nene engage alors une course solitaire, parfois absurde, pour survivre. Et pour comprendre. L’enjeu de ce livre est avant tout intellectuel. Au lecteur d’accompagner le jeune homme dans ses questionnements. Et d’assister à la révélation finale, vengeance ultime dans laquelle il ne jouera pas le beau rôle.

C’est l’histoire du pantin, et des mains inattendues qui tirent sur les fils.

On l’aura compris, La Mala Espera ne se lit pas sans réfléchir.

Onirique, abstrait, singulier, quoique haletant et imprévisible, le roman de Marcelo Luján est une œuvre cruellement subtile.

Sophie Di Ricci

Retrouvez l’entretien croisé entre Sophie Di Ricci et Marcelo Luján.

Moi comme les chiens, de Sophie Di Ricci

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Sortie le 28 octobre 2010 !

« J’imagine que je dois encore trouver Angie, que si j’ai réussi à échapper à Fangio c’est que je dois être vivant, que ce n’est pas possible que je sois mort et que la femme sans R continue de pleurnicher. Peut-être que Mista avait raison et que les Roumains dont Fangio a parlé étaient bien au Menchevique. La coke était pour eux. Et ils sont bouillants parce que la police a intercepté moins que ce qui devait sortir de Saint-Domingue. Ils se doutent que quelqu’un les a doublés. »

La Mala Espera, Marcelo Lujàn

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