moisson rouge

Quand avez-vous commencé à écrire ? Avez-vous toujours écrit ?

Comme tous les écrivains, j'ai toujours lu, toujours été un amoureux des livres. Toute ma vie, je me suis inventé mes propres histoires. Mais je n'ai jamais vraiment eu l'intention d'être un romancier professionnel, ni un auteur dramatique d'ailleurs. En revanche, j'étais à peu près certain que ce serait la musique qui constituerait mon occupation première puisque j'ai passé ma vie entière à en écrire et à en jouer. Les romans, les nouvelles, les lectures de poésie, c'était quelque chose que je faisais plus pour moi. Mais lorsque Prière pour Dawn a été publié, j'ai fait : "Bon, d'accord, je dois être écrivain maintenant." C'est étrange car la plupart de mes héros en littérature sont   morts : Kurt Vonnegut, William S. Burroughs, etc. Je n'ai pas vraiment d'influences contemporaines.

Prière pour Dawn est-il réellement votre premier roman ?

Prière pour Dawn a été le premier à être publié mais, en réalité, j'ai achevé une version de Chasing the Wolf avant même d'écrire Dawn. En fait, j'avais également un canevas de ce qui allait devenir mon troisième roman, In the Light of You. Tout ce qui concerne Prière pour Dawn s'est déroulé dans un tourbillon : le processus d'écriture, l'atmosphère de cette époque, le fait qu'il soit retenu par Bleak House, jusqu'au jour où, pour la première fois, il s'est retrouvé en rayons. Et même, jusqu'à aujourd'hui.

Je sais - on le voit bien dans vos vidéos - que vous êtes également chanteur, comédien, performer, ... Que doivent l'oralité et la théâtralité de votre narration à votre expérience de la scène ?

Ha, ha. Bon, je ne définirais pas exactement ce que je fais sur scène comme du théâtre mais, effectivement, je joue et interprète des textes, à plusieurs titres. Mon travail écrit est le produit direct de mon travail sur scène. Une grande partie de Prière pour Dawn a en fait été écrite devant un public, ce qui explique sans doute qu'il se lise ainsi. Pour Chasing the Wolf, j'ai suspendu un grand miroir derrière mon ordinateur et je me suis joué ce que j'écrivais. C'est pourquoi on peut aisément lire ce roman comme une série de monologues. La musique, l'écriture pour la scène, la fiction, etc., tout cela a la même origine, et c'est exactement le même processus. Je ne fais pas la différence entre une discipline artistique et une autre ; encore que "discipline" soit sans doute inapproprié pour définir ma manière de faire. Je ne m'impose pas de modèle de travail comme le font d'autres écrivains, j'ai donc tendance à écrire en longs jets, spontanés et souvent désordonnés (en ce qui concerne Prière pour Dawn, un seul jet, long et désordonné).

Ben Leroy, votre éditeur, m'a raconté que, lorsqu'on lui a soumis le manuscrit de Prière pour Dawn, il était immédiatement tombé amoureux du livre. Votre texte est dur, parfois choquant ; l'agent français, par exemple, était tout d'abord réticent à me transmettre le livre. J'ai dû insister pour l'obtenir. A-t-il été difficile de trouver un éditeur ?

Je pensais que ça le serait mais en fait non. Bleak House Books convenait parfaitement. J'ai su, lorsqu'il a été fini et que je l'ai lu pour la première fois (ce que je n'avais pas du tout fait pendant que j'écrivais), que le livre ne trouverait pas sa place au sein de grandes maisons d'édition qui ont tendance à s'effaroucher devant ce genre de choses. Du coup, j'ai cherché une maison dirigée par des gens passionnés, avec des tripes et l'envie de travailler au delà de ce qui est considéré comme étant "acceptable". Ce qui a considérablement réduit les options. Heureusement, Bleak House s'est proposée, tout comme Moisson Rouge aujourd'hui. Je ne pourrais être plus heureux.

Vous êtes très critique envers votre pays. Avez-vous eu des retours de la part de vos lecteurs, positifs comme négatifs ?

OH OUI. Jusqu'à aujourd'hui je n'ai encore jamais entendu quelqu'un   dire :  "Ouais, Prière pour Dawn est pas mal. J'ai plutôt bien aimé." Les réactions sont soit TRES positives, soit TRES négatives. Elles transcendent les clivages, aussi bien sociaux que politiques, et j'en suis très heureux.
Je m'étais fixé une règle lorsque j'ai débuté à dire des textes sur scène : si personne ne quittait la salle (ou mieux, si personne n'essayait de me frapper), la performance était un échec. Je pense qu'il est resté beaucoup de ça dans le roman.
Je suppose que je suis assez critique envers les Etats-Unis dans le livre mais, en ce qui me concerne, je me suis contenté d'être honnête quant à ce que je voyais autour de moi. Il y a aussi le fait que le livre est, au fond, une satire et qu'il parle de l'art lorsqu'il va "trop loin". Il m'a donc semblé que le livre lui-même se devait d'aller "trop loin", où que cela puisse être. Et, vraiment, personne ne s'en sort bien, dans ce livre : les artistes s'en sortent mal, les conservateurs s'en sortent mal, la gauche s'en sort mal, l'autorité (qu'il s'agisse du gouvernement ou d'autre chose) s'en sort mal, les anarchistes et les activistes s'en sortent mal, les parents s'en sortent mal, les enfants s'en sortent mal... et ainsi de suite. Le livre s'attaque autant, voire plus, à mes propres opinions et façons de voir qu'à celles des autres.

Pourquoi avoir choisi d'écrire à propos d'une petite fille ?

C'est une bonne question...à laquelle je ne suis pas sûr d'avoir une bonne réponse. Je n'étais pas encore papa lorsque j'ai écrit le livre, je n'ai pas de fille, je n'ai pas eu de soeur. En fait, je suis vraiment parti du personnage de Jeff Mican : lorsque je me suis demandé pour quelle raison il pourrait produire ce type d'oeuvres, il m'a semblé que le plus logique était d'en faire la conséquence, au moins partielle, de cette peur que les pères en particulier semblent éprouver au sujet de leur fille. Dans une moindre mesure, cela m'est apparu être en lien avec les questions plus vastes que sont l'agressivité et la vulnérabilité. Et, comme on le voit à plusieurs moments de l'histoire, c'est l'être semblant innocent et sans défense qui peut soudain devenir l'agresseur, de façon inattendue (et involontaire).

Et que représente le "négatif" de Dawn, Cecil ?

Cecil est celui qui détruit les petites choses. Cette présence là-bas, dehors, qui a la capacité et la volonté de faire mal, de profaner, d'infecter, de lobotomiser, de violer, d'endoctriner, de séduire ou de mutiler la chose ou l'être qui vous est le plus cher ; Cecil c'est ça. Il est tout entier dans votre tête. Et il est on ne peut plus réel. N'importe quel catholique vous le dira.

Tous vos personnages font partie d'un couple (Dawn/Jeff, Dalton/Chen, Caroline/Laina...) et, dès qu'ils sont plus nombreux (le dîner, la manifestation...), ils finissent par se retrouver seuls. La société est-elle si déréglée pour que le couple constitue le dernier "espace habitable" ?

Je n'avais pas pensé à ça mais c'est un point de vue intéressant. Je vois tous les personnages de ce livre comme glissant désespérément des messages dans des bouteilles avant de les jeter les yeux fermés dans l'océan. Ils essaient tous, d'une manière ou d'une autre, de créer des liens, au sens forsterien, avec peu de succès.

Vous avez choisi de situer le roman à Cincinnati. est-ce parce qu'il s'agit de votre ville natale ou bien parce qu'elle est représentative d'un aspect des Etats-Unis sur lequel vous souhaitiez insister ?

C'est amusant car j'entretiens vraiment une relation d'amour-haine envers Cincinnati. Elle ne cesse de me frustrer et constitue du même coup une source intarissable d'inspiration. Cincinnati est une ville frivole, coléreuse, violente et intolérante, peuplée de braves types qui, bon an mal an, ne s'en sortent pas trop mal. Est-ce une ville de province ou une métropole ? Est-elle au Nord ou au Sud ? Rurale ou urbaine ? Personne ne le sait, ou plutôt personne ne peut le dire (j'en ai une expérience strictement urbaine mais, si vous demandiez à quelqu'un d'autre, il vous dirait des choses complètement différentes). Cincinnati a une longue et peu glorieuse histoire, non pas simplement d'indifférence, mais de franche hostilité envers les artistes, la libre expression et les arts en général ; ce qui a donné lieu à quelques batailles judiciaires aujourd'hui légendaires. C'est aussi le foyer de quelques-uns des artistes les plus brillants et les plus mordants du monde actuel. Durant ces neuf dernières années, je me suis trouvé quatre fois au milieu d'émeutes à proprement parler : seule une d'elles n'a pas eu lieu dans l'Ohio et deux ont pris place à Cincinnati. C'est de loin la ville la plus bizarre, la plus bipolaire et schizophrène qu'il m'ait été donné de voir et je l'aimerai toujours pour ça. Le 11 septembre a transformé le pays entier en Cincinnati. Il ne pouvait y avoir meilleure toile de fond pour cette histoire.

Prière pour Dawn a été écrit il y a quatre ans alors que George W. Bush était (sur le point d'être ?) triomphalement  réélu. Quatre ans plus tard, écririez-vous le même livre ?

En fait, il a été publié en 2004 mais je l’ai écrit entre le mois d’août 2001 et celui de février 2002 (à peu près la période couverte par le livre). Si je devais l’écrire aujourd’hui, il serait BEAUCOUP plus sombre, beaucoup plus désolé (avec, je l’espère, quelques moments drôles mais je n’en suis pas certain). Les Etats-Unis n’avaient pas encore envahi l’Irak. Les photos des tortures et des agressions sexuelles commises à Abu Ghraib par des soldats américains n’existaient pas encore. Tout cela aurait sans doute joué un rôle dans Prière pour Dawn tout comme l’exécution de Saddam Hussein, particulièrement les images qui en ont été diffusées. Je suis papa maintenant et cela aurait probablement joué sur l’écriture. Ce qui était fou dans cette période qui a suivi le 11 septembre, c’est que vous n’étiez pas autorisé à ridiculiser le Président, ce qui constitue pourtant un passe-temps consacré aux Etats-Unis. Et jamais il n’y avait eu cible méritant plus de mépris et de raillerie que George W. Bush. Heureusement, nous en sommes revenus et, aujourd’hui, il est constamment ridiculisé, mais lorsque j’écrivais le livre, il était intouchable. Il avait 90 % d’opinions favorables ! Nous avions donc cet imbécile pourri gâté, corrompu et sociopathe, à peine capable de parler sa propre langue qui s’agitait ici et là en jouant aux déguisements et précipitait le pays dans le mur (avec l’aide de sa joyeuse bande organisée de voleurs et de criminels de guerre) et tout le monde avait bien trop peur pour l’attaquer sur ses conneries. Jusqu’à aujourd’hui, même les tout-puissants Simpson ont été trop dégonflés pour embrocher ce tas fumant d’immondices humains. Quelle occasion manquée ! À de nombreux égards, Prière pour Dawn est une satire à propos de la mort de la satire.

Quel regard portez-vous sur les élections à venir ? Êtes-vous plus optimiste ?

Bon, je suis prudemment optimiste. J’espère qu’Obama sera élu mais il n’aura aucun passe-droit. Si ce jour devait arriver – et j’espère qu’il arrivera – le message qu’il recevra des progressistes de tout le pays sera celui-ci : « Félicitations, Monsieur le Président. Amusez-vous bien à votre petite fête d’investiture. Buvez du champagne, dansez avec votre femme. Profitez-en. Faites la grasse matinée le lendemain. Parce qu’à la première heure, lundi matin, on vous COLLERA AU CUL ! ».

Moisson Rouge a mis une bande sur le livre : « L’Attrape-cœur 2008 ». Que pensez-vous de l’analogie ?

C’est amusant car mon dernier livre, In the Light of You, a également été comparé à L’Attrape-cœur dans certaines critiques récentes. Cela ne me dérange absolument pas car c’est un de mes livres préférés. Je ne comprenais pas vraiment la comparaison au départ, mais en y réfléchissant, je commence à voir Jeff Mican comme une sorte d’Holden. 

 

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Photos: Copyright 2006 Romain Slocombe - Site: 2007 Editions Moisson Rouge